Maxime Ramirez (EGA): pourquoi une manifestation contre la venue de Marine Le Pen est nécessaire

Le 15 septembre prochain, le Vlaams Belang, conjointement avec Marine Le Pen (Présidente du Front National français), organise un meeting sur le thème de l’Europe et des vagues de migrations que l’on connait actuellement. Ce meeting aura lieu à côté du Parlement flamand, en zone neutre (zone au sein de laquelle toute manifestation est interdite). Les Etudiants de Gauche Actifs (EGA) sont à l’origine de l’action organisée au même moment, devant le Parlement. Maxime Ramirez, Président des EGA à l’ULB, nous parle de cette manifestation.

Propos recueillis par Ariane Gemander

Ariane : Tout d’abord, peux-tu m’expliquer qui sont les Etudiants de Gauche Actifs ?

Maxime : Les EGA forment un mouvement national ; ils sont les jeunesses du Parti Socialiste de Lutte (PSL), et sont aussi présents en Flandre sous le nom d’Actief Linkse Studenten. Nous existons aussi bien dans les structures d’enseignement supérieur que dans l’enseignement secondaire. Nous sommes donc une organisation politique, située à gauche de l’échiquier politique ; nous venons d’une tradition philosophique marxiste. L’idée est de montrer qu’aujourd’hui, les idées socialistes, d’écologie politique, de démocratie participative, sont des idées d’actualité. Nous voulons que la jeunesse belge s’organise et nous proposons des alternatives aux politiques menées actuellement.

A : Les EGA sont à l’initiative d’une manifestation contre la venue de Marine Le Pen, ce mardi 15 septembre…

M : Tout à fait. Les élections européennes tenues en 2014, ont tout d’abord été remportées en France par l’abstention ; le gagnant parmi les partis politiques fut le Front National. Ils ont commencé leur vie politique à l’Europe sans être liés à aucune fraction européenne : ceci signifie que, tant qu’ils ne se sont pas mis d’accord avec des élus de 7 autres pays, ils n’ont pas le droit de former une fraction, un groupe au Parlement européen. Former un groupe fournit des avantages au sein des séances du Parlement, comme avoir plus de temps de parole, avoir accès à des subsides, des assistants, etc. Le FN a finalement réussi, après quelques mois, à former une section située à l’extrême droite de l’échiquier politique. C’est une première, et cela représente un danger selon nous : l’extrême droite d’aujourd’hui porte un nouveau visage, celui d’une femme (ce qui est une nouveauté) mais porte également un discours anti-néolibéralisme, très critique de l’Union Européenne mais ayant également pour boucs émissaires, les musulmans et les juifs. Cependant, parmi cette fraction, les élus d’autres pays (Pologne, Pays-Bas,…) affichent clairement leur racisme, contrairement à Mme Le Pen qui est dans une stratégie de dédiabolisation. Ainsi, le PVV (Partij Voor Vrijheid, parti néerlandais faisant partie de ce groupe) n’hésite pas à mener des coupes budgétaires une fois au pouvoir, menant des politiques antisociales ; autre exemple, le FN, quant à lui, veut faire payer aux Grecs leur dette, ce qui s’inscrit totalement dans la ligne des néolibéraux européens. Cela permet de faire tomber le masque : la plupart des gens ne savent pas que leurs discours anti-néolibéralisme ne sont que des discours.

Marine Le Pen viendra donc le 15 septembre prochain participer à une conférence au Parlement flamand. Sera présent le Vlaams Belang, membre de cette fraction et d’extrême droite (je rappelle que le VB, tout comme le FN, est né d’une mouvance collaborationniste).

A : Pour quelles raisons avez-vous lancé un vaste appel à joindre cette action ?

M : Tout d’abord, il y a en général très peu d’actualité pendant les vacances au niveau national ; nous avons été massivement pollués médiatiquement pendant ces deux mois de vacances, avec de faux problèmes. Le débat intellectuel se situait au niveau du sirop de Liège halal ; on a appris que, loin de nous, des migrants meurent massivement en Méditerranée sans que rien ne soit fait pour les aider ; on a vaguement entendu parler d’une Grèce qui tombe sous les coups des politiques néolibérales de l’Europe. L’idée est maintenant d’élever le niveau du débat intellectuel. Nous sommes en présence d’une crise humanitaire : je veux parler de guerres qui se sont intensifiées, dans lesquelles les Etats européens et les grandes entreprises ont parfois une part de responsabilité, directe ou indirecte. Il y a ici une grande hypocrisie : après avoir armé des dictatures ou des terrorismes en Afrique du Nord, au Proche Orient, au Moyen Orient,… l’Occident leur fait la guerre. La Belgique a par exemple participé aux interventions militaires en Afghanistan, et une fois que des Afghans, fuyant la guerre et les Talibans, viennent demander asile en Belgique, celle-ci ne les accueille pas (je tiens à rappeler que sous la législature précédente, dans un gouvernement dirigé par le socialiste Elio Di Rupo, Maggie De Block, alors Secrétaire d’Etat à l’Asile et à l’Immigration, n’a pas hésité à expulser des réfugiés afghans et à les renvoyer à une mort certaine).

L’Occident a également mené une guerre contre l’Irak de Saddam Hussein, dictateur qui leur a pourtant convenu pendant un certain temps, menant à la désintégration de la société irakienne. Nous, les Etudiants de Gauche Actifs, nous n’avons aucun soutien ni amitié pour le régime dictatorial de Saddam Hussein, mais nous n’avons pas soutenu la guerre contre l’Irak car c’est la population civile qui en a payé le prix.

En bref, les pays européens doivent assumer leurs responsabilités, et cela commence par une politique d’accueil des réfugiés. Cependant, le gouvernement Michel mène des politiques de coupes budgétaires et sociales, détruisant des emplois, ce qui détériore la qualité de vie de la grande majorité de citoyens belges ; or, ceux-ci, voyant l’arrivée des réfugiés, se demandent s’ils ne vont pas aggraver leurs propres problèmes. Nous répondons en proposant des mesures alternatives, comme une meilleure répartition des richesses et la mise en place de contrôles plus stricts dans des secteurs tels que la finance. C’est pour cela que, le 15 septembre, nous prônons une alternative à l’Europe néolibérale d’un côté, et à l’Europe fascisante qui se construit de l’autre.

A : Mais ne pensez-vous pas lui donner, à travers cette action, une certaine importance et une certaine visibilité, souvent reprochées aux médias par les opposants au FN ?

M : Pas du tout. Nous avons conscience du danger : en effet, c’est une première, pour Marine Le Pen, de pouvoir construire ces ponts européens. Je pense qu’en menant cette action, il est possible de décourager ceux qui soutiennent Mme Le Pen à aller à ce meeting, c’est notre but, nous l’assumons. Mais l’idée, c’est aussi de pouvoir donner de l’importance à un autre discours que celui de l’antiracisme moralisant : le FN n’est pas un danger seulement de par son racisme, mais étant donné son programme et son histoire et au vu de ses succès électoraux récents. La gauche progressiste doit se rassembler et défendre d’autres mesures pour créer de l’emploi, elle doit créer un vrai rapport de force afin de remporter des victoires telles que la nationalisation des banques, la nationalisation de secteurs-clés,… Il faut également apaiser les tensions, qui se dirigent aujourd’hui vers les immigrés ; en réalité, les véritables tensions se situent entre les plus riches et les plus pauvres. Le temps que passe Mme Le Pen à pointer du doigt les réfugiés, c’est du temps qu’elle ne passe pas à dénoncer les fraudeurs fiscaux, les multinationales et leurs actionnaires qui s’enrichissent sur dos de la majorité de la population. 

A : C’est donc aussi une manière pour vous de vous rassembler et de faire connaître vos idées et votre programme ?

M : Bien sûr. EGA est à l’initiative de cette action, mais nous n’y allons pas seuls : de nombreux signataires se sont joints à nous, je pense par exemple aux Jeunes Organisés et Combatifs (JOC), aux Jeunes FGTB Charleroi, à l’Union Syndicale Etudiante (USE) ou encore au Collectif Antifasciste italien de Bruxelles, à l’Association Culturelle Joseph Jacquemotte, aux Jeunes CSC Bruxelles,… La liste est longue, et l’objectif est donc de combattre des idées dans un contexte très « chaud » socialement, et il est important pour la gauche unitaire de se rassembler face au danger de l’extrême droite libérale.

A : Tu as parlé de décourager les militants FN qui comptent se rendre à ce meeting. Que réponds-tu à ceux qui vous opposent l’argument de la liberté d’expression et de mouvement ? Certains diront que manifester contre la venue d’une personne, élue par le peuple français qui plus est, est contraire à vos valeurs.

M : Mme Le Pen a évidemment le droit de venir à Bruxelles, mais là n’est pas la question : le débat pour nous ne se centre pas sur les droits de la personne de Mme Le Pen ; notre action ne va bien sûr pas l’empêcher de se rendre à Bruxelles, d’ailleurs elle s’y rend déjà assez souvent (si elle remplit bien son rôle d’eurodéputée).

Je pense que quand on est militant FN ou VB, ce n’est pas notre appel à manifester qui va entraver la volonté de se rendre à l’un de leurs meetings. Mais si cette action peut mettre en place un rapport de force et que la veille du meeting, on apprend que le VB annule ce meeting, la liberté d’expression n’a pas été atteinte. Je pense que la liberté d’expression de Mme Le Pen est déjà bien assez importante, celle-ci étant surreprésentée médiatiquement, en comparaison à d’autres forces politiques ; son discours, quand il n’est pas exporté ou importé chez la droite, est très présent dans la vie politique. Nous ne sommes pas dans le cas d’un pouvoir qui bafouerait une liberté : la démocratie, c’est la confrontation d’idées et des forces politiques. Notre but n’est pas de rentrer dans le Parlement flamand et de tout détruire ; si cette manifestation est une réussite, cela signifiera la création d’une dynamique militante de long terme et pourrait aussi permettre de créer un rapport de force qui nous serait plus favorable ; nous voulons également que nos idées soient présentes au sein du débat médiatique (car elles n’y sont que trop absentes, et je n’ai vu aucune personnalité politique au sein du FN ou du VB dénoncer le fait que la gauche sociale était très peu invitée à prendre la parole dans les médias). Nous voulons donc surtout donner une liberté d’expression à tous ces gens qui ne peuvent que trop rarement s’exprimer, et qui ne supportent pas l’idée que des partis racistes puissent organiser tranquillement des conférences.

A : C’est donc aussi une manière de lui démontrer que son parti et ses idées ne sont pas les bienvenus, qu’ils ne sont toujours pas normalisés et acceptés comme les autres partis ?

M : Evidemment ! Comment expliquez-vous que les formations d’extrême droite ont toujours détesté les régimes et les institutions démocratiques, à savoir les élections, les Parlements,..?

Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte où la Commission européenne n’écoute absolument pas le Parlement européen et retire des pouvoirs aux assemblées nationales, afin de négocier le TTIP (traité de libre-échange européen), l’austérité en Europe, etc. Nous sommes donc dans un contexte où la démocratie est de plus en plus bafouée. Le FN et le VB, actuellement, sont sortis des discours antiparlementaires et sont entrés dans la vie parlementaire, mais quelles y sont leurs activités ? Leurs interventions sont typiques de l’extrême-droite, en allant toujours dans le sens de la désignation des mêmes boucs émissaires, les étrangers, et de la dénégation de libertés.

Cette action est donc l’occasion de clamer que l’extrême droite est un réel danger, que la droite au pouvoir, qui détruit nos acquis sociaux, représente aussi un danger ; ces deux niveaux de menace se renforcent l’un l’autre, par exemple lorsque des licenciements massifs ont lieu, lorsque l’on touche aux retraites et aux salaires, il ne faut pas s’étonner que les partis d’extrême droite gagnent des élus par la suite. Nous assistons d’ailleurs à l’ascension du FN depuis que Hollande mène des politiques de droite en France.

Pour terminer, je pense que si le 15 septembre, on constate que le meeting au Parlement flamand rassemble dix pelés et trois tondus, alors que mille personnes se sont réunies à l’extérieur, ce sera un deuxième objectif atteint pour nous, une véritable réussite.

A : Mais ne penses-tu pas que cette action est une forme de tentative de censure ? Le combat d’idées n’est-il pas bien plus fondamental et efficace ?

M : Je pense que le problème de fond est de se demander : qu’est-ce que l’extrême droite ? Elle est la droite qui essaie de se donner une base au sein de la société, tout en étant rattachée à l’économie de marché, avec un discours populaire et populiste.

Alors bien sûr, il y a un temps pour le débat d’idées, c’est vrai. Mais le 15 septembre prochain, il n’y aura pas de débat d’idées. D’ailleurs, Mme Le Pen et le VB n’ont invité aucun opposant à débattre avec eux. Il y a un temps pour le combat d’idées, et il y a un temps pour combattre l’extrême-droite. Notre but est une démonstration de force massive et populaire, l’idée étant de leur montrer qu’ils n’ont pas de soutien massif, ce qui peut les décourager et les affaiblir : en effet, les débats d’idées ne se mènent que parce que les organisations politiques sont fortes. Si la nôtre est plus forte que celle de l’extrême-droite et peut l’affaiblir, le débat d’idées pourra alors se tenir ailleurs qu’autour de la dénonciation des étrangers, etc.

Un temps pour chaque chose, donc. C’est dans cette démarche que s’inscrit notre action, et aujourd’hui, dire que les propos racistes, homophobes, sexistes, sont censurés…j’ai beaucoup de peine à le croire. Très récemment, Alain Destexhe, élu du Mouvement Réformateur, n’a pas hésité à se plaindre de l’interview d’une femme voilée lors du reportage sur la fête nationale belge diffusé par la RTBF. Cet homme n’a pas été censuré me semble-t-il, il est toujours député et toujours membre du MR, et il n’en est pas à son premier « dérapage ».

Je ne pense donc vraiment pas que cette action soit inscrite dans le cadre d’une censure.

A : Penses-tu que cette action apportera un changement concret quelconque ?

M : C’est une question intéressante. Récemment, on m’a demandé si je pensais que cette action allait faire baisser les intentions de vote en la faveur de M. Le Pen. La réponse est évidemment non ; nous ne prétendons pas que cette manifestation va mécaniquement modifier les sondages tenus en France, cela n’aurait aucun sens. Notre intention est de créer non seulement un débat, mais surtout une dynamique, un mouvement de fond et unitaire qui se bat contre la dégradation des conditions de vie de la majorité de la population. Le 15 septembre est donc pour nous, un début, car elle est pour beaucoup la première action de la rentrée et elle donnera suite à beaucoup d’autres activités déjà prévues.

A : Et quelles sont vos prochaines actions prévues ?

M : Le 26 septembre, il y aura une manifestation nationale en soutien aux réfugiés, et ensuite le 7 octobre, une autre manifestation nationale aux côtés du Front commun syndical, contre les politiques du gouvernement actuel.

Le 15 et 17 octobre auront également lieu de grandes manifestations européennes contre le TTIP. Je tiens d’ailleurs à préciser que sur le site web de M. Le Pen, tu as l’occasion de signer une pétition contre le TTIP, alors qu’elle a été absente au Parlement européen le jour du vote de ce texte, se donnant ainsi une part de responsabilité dans la victoire des partisans de ce traité.

Lien de l’événement facebook : https://www.facebook.com/events/1492403277740660/

Page des Etudiants de Gauche Actifs : https://www.facebook.com/gauche.be?fref=ts

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s